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vendredi 21 avril 2017

Israel Galvan
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Israel Galvan : représentant du flamenco contemporain

“(…) Voir Israel Galván danser ses solitudes, c’était revenir au danser seul-avec que constitue fondamentalement, je crois, l’art du baile flamenco. Ce n’est pas pour rien que la langue espagnole distingue le bailaor flamenco du bailarín, c’est à dire du danseur classique ou du danseur de ballet, ce danseur soliste ou danseur d’ensemble. Encore faut-il comprendre le genre particulier de « solitudes » que met en œuvre un bailaor flamenco, c’est à dire un artiste du baile jondo, du « danser profond ». (…) Immobilité virtuose
Sa danse est disloquée, pleine d’arrêts. Mais quand il s’arrête, il ne s’arrête pas pour autant de danser. Il danse sans arrêt, donc il danse son arrêt (ceci se nomme, techniquement : rematar). Il m’évoque un oiseau que j’ai vu, un jour, dans les Alpujarras, un oiseau immobile dans le ciel. C’était un petit rapace. Son corps, à mieux y regarder esquissait bien quelques gestes infimes : juste ce qu’il fallait pour demeurer dans le ciel en un point aussi précis qu’intangible. Sans doute était-ce le sitio convenable pour bien guetter sa proie. Mais il avait fallu, pour cela même, renoncer à voler vers un but, ne surtout pas « fendre l’air », tout annuler pour un temps indéfini. C’est parce qu’il s’est placé contre le vent —parce que le milieu, l’air, était lui-même en mouvement— que le corps de l’oiseau pouvait ainsi jouer à suspendre l’ordre normal des choses et à déployer cette immobilité de funambule, cette immobilité virtuose. Voilà exactement, me suis-je dit alors, ce que c’est que danser : faire de son corps une forme déduite, fut-elle immobile, de forces multiples. Montrer qu’un geste n’est pas la simple résultante d’un mouvement musculaire et d’une intention directionnelle, mais quelque chose de bien plus subtil et dialectique : la rencontre, au moins, de deux mouvements affrontés — ceux, dans notre cas, du corps et du milieu aérien — produisant, au point même de leur équilibre, une zone d’arrêt, d’immobilité, de syncope. Une sorte de silence du geste.”

Georges Didi-Huberman
Philosophe et historien de l’art, il est l’auteur de « Le danseur des solitudes » publié aux éditions de Minuit ; 2006